Ojai — l’étrange vallée californienne

Un des points de vue filmés à Ojai pour « Horizons perdus » de Frank Capra

De Santa-Barbara à Ojai

C’est au hasard d’une visite dans une librairie de Santa Barbara, en Californie, qu’un des articles vedettes montrés en première page d’une revue locale, appelée à juste titre Santa Barbara Magazine, m’interpella : « Ojai’s Spiritual Past — Gurus, Artists and Healers » (Le passé spirituel d’Ojai — gourous, artistes et guérisseurs). C’est en fait l’inadéquation entre la clientèle visée par cette revue et le sujet d’un tel article qui avait sollicité mon attention. Municipalité de moins de 100 000 habitants, la revue a le standing, la clientèle et toutes les apparences d’un Vogue de France, avec sa publicité typique.

Au premier abord, j’y découvre un article qui me semble de grande qualité, accompagné de suberbes photos monochromes révélant entre autres, la théosophe Annie Besant, l’humaniste Jiddu Krishnamurti, l’artiste peintre Beatrice Wood et quelques grands tableaux historiques de la vallée d’Ojai. Me dirigeant lentement vers la section des caisses avec l’idée déjà arrêtée de lire à fond cet article à l’hôtel, l’effet de surprise s’amenuisa — une telle revue pouvait aussi être éclectique !

L’autre élément d’étonnement est que la ville d’Ojai, que je ne connaissais pas avant ce jour-là, n’est pas trop éloignée de la route qui devait nous mener à notre prochaine destination qu’est Los Angeles. J’aurai vite compris après lecture de l’article — et pour avoir cohabité avec l’oeuvre de Krishnamurti par le passé — qu’Ojai sera un arrêt obligé lorsque nous quitterons Santa Barbara.

Les anecdotes et événements relatés dans cette page sont donc quelques repères, pour la plupart historiques, de mes découvertes dans cette vallée et n’ont d’autres desseins que d’éclairer en quoi cette vallée californienne est étonnante lorsque la perspective spiritualiste est abordée.

Ville nichée dans une vallée entre Santa Barbara et Los Angeles en Californie, Ojai est un étrange carrefour spirituel où chercheurs d’âmes, artistes, rebelles, gourous et avant-gardistes composent sa population. Mais une telle mouvance particulière à cette localité surnommée Shangri-La n’est pas un phénomène récent. Nombre de personnalités émérites et illustres ont jalonné les replis de cette vallée d’où enseignements et oeuvres ont rayonné sur le monde.

Plusieurs des tendances new age proviennent de deux sources californiennes. La première est la petite ville de montagne d’Ojai, à une heure et demi de Los Angeles, où la Société théosophique y établit ses racines américaines, à peu près au même moment où l’Indien mystique Jiddu Krishnamurti y effectuait sa première visite, en 1922. À ce jour, Ojai demeure une mecque pour les guerriers spirituels qui cherchent équilibre, cristaux et illumination. […]

Krishnamurti

Les années 20…

Arrivé dans la communauté d’Ojai en 1922, l’humaniste et penseur Jiddu Krishnamurti est saisi de douleurs aiguës dans le cou et de violents maux de tête durant une scéance de méditation. Ces douleurs sont si vives — comme des aiguilles, dit-il — qu’il passe les deux jours suivants en pleurs, refusant de manger et hallucinant sur divers objets. Amis et disciples tentent en vain de déchiffrer ses divagations.

J’ai bu à la fontaine de la joie et de la beauté éternelle. Je suis intoxiqué de Dieu

Jiddu KrishnamurtiSelon des propos rapportés par un proche, Krishnamurti vit une expérience transformatrice qui, malgré des maux de tête persistants, est décrite par lui-même comme un éveil spirituel qui aura changé sa vie. La socialiste et théosophe britannique Annie Besant, devenue présidente de la Société théosophique de New York, identifiera cette expérience comme l’éveil de la Kundalinî.

À l’issue de cette expérience, Krishnamurti évoque une présence, un état particulier ainsi qu’un sentiment de sacré auxquels il réfère souvent dans ses enseignements et dans ses livres. L’homme de 27 ans dit « J’ai bu à la fontaine de la joie et de la beauté éternelle. Je suis intoxiqué de Dieu ».

Dès son jeune âge, Krishnamurti avait été sélectionné afin de diriger un ordre quasi-religieux appelé « Ordre de l’étoile de l’est » et dont la mission était justement de véhiculer ses enseignements. Et sans doute est-ce dans ce contexte qu’un rituel singulier s’instaura vers 1926 où — à Ojai — Krishnamurti professait en plein air à des foules de disciples, artistes, politiciens et curieux de tout acabit. Rebaptisée « Ordre de l’Étoile », l’organisation fut dissoute en 1929 par Krishnamurti lui-même, considérant que « […] la vérité est un pays sans chemin et qu’on ne peut approcher cette vérité par aucun chemin que ce soit, par aucune religion, aucune secte ».

À l’ombre de quelques arbres

L’approche de Krishnamurti est pour le moins difficile et s’exprime souvent par des allégories. Néanmoins, son message est relativement simple : la vérité universelle peut seulement être trouvée par un examen diligent, intériorisé de soi-même — et non par le biais de religions dogmatiques. C’est inspirés par cette approche, alors singulière, que George Bernard Shaw, Henry Miller, Charlie Chaplin, Greta Garbo, Jackson Pollack, Igor Stravinsky, Jerry Brown, Eric Clapton et beaucoup d’autres personnalités l’ont cotoyé ou assisté à ses enseignements.

Ce personnage éclectique qui s’habillait dans les boutiques haut de gamme de Saville Row à Londres et qui roulait dans des voitures sportives d’Alfa-Romeo ou de Mercedes-Benz, savait également retenir l’attention d’une foule d’adeptes, à l’ombre de quelques arbres à Ojai. Voir et entendre ses enseignements en extérieur alors qu’il avait 88 ou 89 ans — quelques deux ans avant son décès — est tout de même singulier. À fortiori lorsque la bande vidéo est sous-titrée en français :

Krishnamurti est décédé à Ojai du cancer du pancréas le 17 février 1986, à l’âge de 90 ans. Ses restes ont été incinérés et dispersés par des amis et anciens associés dans les trois pays où il avait passé l’essentiel de sa vie : l’Inde, l’Angleterre et les États-Unis d’Amérique.

Alan Watts sur Krishnamurti

Vulgarisateur émérite de la pensée orientale, le philosophe et écrivain Alan Watts (1915-1973) relate dans son autobiographie « In My Own Way » cet échange qu’il eût à Ojai avec Krishnamurti :

En 1953, j’eus une longue conversation intimiste avec lui dans la vallée d’Ojai. Nous avons discuté de l’art de la méditation. Est-ce que je pratiquais le yoga ? Si oui, pourquoi ? Je lui répondis que c’était mon problème : je ne pouvais m’adonner à la méditation formelle ou systématique suite à une trop longue réflexion liée à sa propre réitération que les disciplines spirituelles et méthodiques ne sont que des moyens vaniteux d’exalter l’ego. Prétendre le désintéressement est la forme la plus insidieuse de l’égocentrisme.

Là-dessus, Krishnaji ramassa deux coussins du canapé et dit : « Regardes. D’une part, il doit y avoir la compréhension qu’il n’y a rien, rien, absolument rien que vous pouvez faire pour vous améliorer, vous transformer ou vous perfectionner. Si vous comprenez cela totalement, vous vous rendrez compte que l’entité “vous” n’existe pas ». Il a ensuite déplacé ses mains du premier coussin vers le second et poursuivit : « Alors, si vous avez totalement abandonné cette aspiration, vous serez dans un état de méditation authentique qui vous envahit spontanément dans un flot de vagues de lumière et de félicité incroyable ».

Les montagnes tibétaines

Suite à une panne d’essence, l’avion à bord duquel prenaient place le diplomate britannique Robert Conway ainsi qu’un petit groupe de civils s’écrase dans les montagnes himalayennes. Ils sont secourus par les habitants de la mystérieuse et idyllique vallée de Shangri-la. Protégée du monde extérieur par les montagnes environnantes, Shangri-La offre une escapade séduisante pour le diplomate devenu las de ce monde en guerre.

Curieusement, c’est dans la vallée d’Ojai que sera, le temps d’un film, la Shangri-La de Frank Capra dans son film Horizons perdus, sorti en 1937. La Shangri-La est ce lieu paradisiaque dans les confins de l’Himalaya, évoqué par James Hilton dans son roman Lost Horizon, sorti en 1933. La photo en prélude de cette page représente un des points de vue de la vallée d’Ojai où la caméra a été installée afin de tourner certaines scènes de ce film.

La vidéo suivante est un court extrait du film Horizons perdus où les rescapés de l’avion découvrent stupéfaits, depuis leur abri de fortune un groupe de lamas venant à leur rencontre. Peu après, ils parviendront à une lamaserie aux confins du Tibet :

Un commentaire

  • Larochelle dit :

    Merci pour ce partage, c’est pas mal du tout. Je m’occupe de la partie actu pour la ville de la Rochelle et je ne vais pas hésiter à relayer votre article. Cordialement.

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