La tête dans les nuages

La tête dans les nuages (© 2014 dharma blues)
Depuis les temps immémoriaux, l’observation des nuages a toujours été riche d’exaltations et d’enseignements. Elle suscite tantôt l’effroi, à l’approche d’un ouragan par exemple, tantôt le ravissement par les tableaux qu’elle nous donne à voir — inspirant peintres et poètes, tel cet extrait d’un poème de Louise Ackermann intitulé « Le Nuage »  1  :

Levez les yeux ! C’est moi qui passe sur vos têtes,
Diaphane et léger, libre dans le ciel pur ;
L’aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes,
Je plonge et nage en plein azur.

Il y a aussi la vision que nous renvoient les sciences où, par le biais de la chimie ou de la physique, nous arrivons assurément à une compréhension bien différente mais néanmoins intéressante du phénomène des nuages. Nous apprendrions par exemple que les nuages sont constitués d’amas vaporeux qui ont été condensés en fines particules d’eau ou de glace, lesquelles sont gardées en suspension dans l’air. Nous assimilerions divers concepts sur la classification troposphérique et les divers types de nuages.

Mais ces exercices d’étiquettage et de classification propres aux sciences ne sont qu’une diversion du propos principal. Il nous faut ici une vision davantage holistique, une gestalt de ce que sont les nuages.

Mais qu’est-ce donc que connaître les nuages ?

Sans s’encombrer davantage de chimie ou de physique, observons les nuages en recourant simplement au sens commun, inné en chacun de nous. Comme lorsque nous étions enfants, imaginons être confortablement couché dans l’herbe avec l’intention d’observer ces nuages — sans a priori. Exception faite de noter que les nuages ne sont pas tous à la même altitude, que certains sont plus opaques ou moutonnés que d’autres, quelle autre caractéristique simple pourrions-nous dégager ?

En supposant un ciel relativement serein, contempler de façon naïve et candide ces diaphanes nuées pourrait révéler une danse des éléments comme modus operandi, où heurts et secousses sont absents. Pour autant que nous ayons la patience de bien suivre leurs mouvements, nous pourrions découvrir que ces brumes célestes s’entrecroisent, se pénètrent, telle une chorégraphie dans un lent ballet. Et c’est l’attrait d’une telle danse qui nous guide insidieusement vers une forme d’introspection contemplative, apte à révéler une dimension qui est tout à la fois la vision des poètes et celle des maquisards de l’esprit. Et l’adéquation de ces deux visions semble opérer de façon délibérée — comme un mécanisme d’ingénierie inhérent à l’univers où ces fines particules d’eau ou de glace en suspension dans l’air ont la caractéristique d’être sans aucune appréhension quant à leur devenir. Au gré des vents, ces particules se laissent porter plus à droite ou à gauche, ou se soumettent à un mouvement ascendant, sans aucune retenue.

Spontanément, ces amas de vapeur condensée n’ont d’autre dictat que de suivre la ligne de la moindre résistance, se laisser porter au gré des forces environnantes.

Celui qui s’adonne à l’étude
Augmente de jour en jour.
Celui qui se consacre au Tao
Diminue de jour en jour.

Diminue et diminue encore
Pour arriver à ne plus agir.
Par le non-agir
Il n’y a rien qui ne se fasse.

C’est par le non-faire
que l’on gagne l’univers.
Celui qui veut faire
ne peut gagner l’univers.

Tao Tö King (Tao Te Ching), XLVIII 2

Mais que voit-il donc cet illuminé de l’esprit sur son quai des brumes ? Sans doute plus qu’une vision, il est peut-être littéralement pénétré dans son corps par ces embruns, transporté dans une sorte de félicité brisant la distinction entre le je contemplateur et cet océan de volutes et d’arabesques vaporeuses. Cet illuminé de l’esprit, lui aussi, suit cette ligne de la moindre résistance, du non-faire : c’est le déclic intérieur qui fait tout basculer, lorsque les pensées et les pulsions physiques — à l’instar des oiseaux dans l’azur bleu — suivent leur cours sans aucune retenue.

Et lorsque cet état d’enivrement est hasardé, la poésie nous rattrape tel un Beaudelaire dans Les Fleurs du mal 3 :

Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.

Extrait du poème « Le voyage » de Charles Beaudelaire

Cet attrait mystérieux est ce qui constitue l’essence de la vie lorsqu’elle est silencieusement assimilée — et non mise en quadrillé par le magistère des sciences. Nous ne faisons pas qu’observer les nuages, nous devenons ces nuages et agissons donc comme eux, avec les répercussions qu’un tel état de conscience a sur les fonctions métaboliques. Du coup, les crispations chroniques que nous ne remarquions plus deviennent autant présentes qu’embarassantes — nous les laissons se dissoudre. Simplement.

Lorsqu’au milieu du jazz incessant des klaxons, des nuages sont entrevus dans l’étroit sillon laissé par deux rangées d’édifices, cette réflexion est susceptible d’être approchée comme un fatras d’élucubrations bien abstraites.

Et pourtant…

Notes

  1. Extrait du poème Le Nuage, trouvé dans le volume Poésies philosophiques de Louise-Victorine Ackermann, Nice, 1871.
  2. Tao Tö King, traduit par Liou Kia-hway, préfacé par René Étiemble, 1967, Éditions Gallimard
  3. Extrait du poème Le voyage (CXXVI) du recueil de poésie intitulé Les Fleurs du mal de Charles Beaudelaire, édition de 1861.

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