Étapes des quatre yogas du Mahamudra

Mahamudra sur Times Square en 1943 (© 2014 dharma blues)

Contexte

Dans mes insatiables pérégrinations à la recherche de sens, j’ai découvert de façon fortuite un texte duquel se dégage l’aplomb d’un vieux routier de la cartographie de l’être. Cet écrit a des résonnances qui ébranlent les certitudes philosophiques d’un occident qui rationalise à tous vents. Il m’interpelle suffisamment pour l’exposer dans ces pages.

Cette découverte sérendipienne repose sur deux photos trouvées sur le site de partage flickr — ici et . Titrées « Stages of the Four Yogas of Mahamudra » (Étapes des quatre yogas du Mahamudra), ces photos révèlent quatre paragraphes assimilables à des strophes, où toute versification probable dans sa source tibétaine s’est ici perdue dans les traductions.

Dans le bouddhisme tibétain, Mahamudra (aussi Mahāmudrā ou Mahamoudra) est un terme sanskrit qui pourrait être traduit par Grand symbole ou Grand sceau et réfère à la nature ultime de l’esprit ainsi qu’à tout ce qui englobe son enseignement et les pratiques afin d’atteindre une telle nature.

Les seuls indices quant à l’auteur de ce texte sont trouvés au bas de chaque photo :

« Moi, le yogi Gyare, qui a encore un ‘soi’, a ainsi décrit cette voie des quatre yogas tels qu’ils se dévoilent à mon esprit, dans le centre de Namtso, le Lac des Riches »

Une recherche m’amène à penser que le Gyare en question puisse être le fondateur de la lignée Drukpa Kagyü du bouddhisme tibétain, connu proprement sous le nom de Tsangpa Gyare Yeshe Dorje (ou Tsangpa Gyaré Yéshé Dorjé). Né en 1161 dans l’ancienne province de Tsang (Ü-Tsang) dans le sud du Tibet 1, il est considéré comme un grand maître qui a établi en 1180 le monastère Ralung —centre traditionnel de l’école Drukpa encore aujourd’hui en pleine activité. L’autre indice est Namtso qui est un lac sacré et centre de pélérinage très populaire, également localisé dans cette ancienne province. Affirmer néanmoins que le texte présenté ci-dessous soit véritablement en lien avec Tsangpa Gyare Yeshe Dorje n’en demeure pas moins qu’une hypothèse.

Mais je ne voudrais pas sacrifier sa présentation uniquement en raison d’un doute quant à sa provenance. Le texte en soi, je le disais, est riche de résonnances.

Thème récurrent dans l’abondante littérature tibétaine, le texte présenté ci-après est relatif aux quatre étapes du Mahamudra, lesquelles pourraient être sommairement présentées comme suit :

  1. Vision indivise : similaire à ce sentiment d’imperturbabilité et de sérénité que nous ressentons brièvement au moment du réveil, tôt le matin, juste avant le jazz quotidien des diverses pensées. Notre esprit est unifié dans une expérience d’éveil unique.
  2. Non-projection : étape non discriminatoire où les présomptions sont expurgées et où le vide est reconnu comme la base de l’esprit.
  3. Goût unique : la nature non-duelle de l’esprit est réalisée, c’est-à-dire que l’objet et le sujet ne font qu’un.
  4. Non-méditation : on n’a plus besoin de méditer puisque le méditant est une entité évanouie. C’est l’état d’épuisement complet de la charge karmique du Samsāra 2.

La littérature sur le Mahamudra est colossale et les débats, tant historiques que contemporains, sont multiples — une courte bibliographie est présentée en fin de page.

Les quatre yogas

mahamudra-p1

Lorsque l’esprit est relâché et apaisé
Il ne vacille pas avec le vent des pensées.
Comme un océan sans vagues,
L’esprit demeure intègre, sans agitation ni confusion.
C’est le Yoga de la vision indivise, de l’unicité.

mahamudra-p2

Lorsque votre esprit est observé,
Il ne semble pas double, méditation et méditant.
Comme avec la rencontre d’un ami de longue date,
L’esprit se reconnaît lui-même, simplement.
C’est le Yoga de la non-projection .

mahamudra-p3

Lorsque cela devient familiarisé par l’accoutumance,
Toutes les apparences possibles — Samsāra et Nirvāna 3
Seront révélées comme étant votre propre esprit.
L’esprit est primordialement pur en soi.
C’est le Yoga du goût unique .

mahamudra-p4

Comme l’espace, Ālaya 4, le substrat universel de l’esprit,
Rien ne vient ni ne va.
L’espace se dissout à l’intérieur de l’espace.
Les pensées sont épuisées, le dharma est épuisé,
et la conscience intemporelle est épuisée.
C’est le Yoga de la non-méditation .

Bibliographie

Cécile Campergue, Le maître dans la diffusion et la transmission du bouddhisme tibétain en France, Harmattan, 2012, France, 488 pages (ISBN: 2296560156, 9782296560154)

René Morlet, Le bouddhisme tibétain et ses grands maîtres réincarnés, L’Harmattan, 2011, France, 410 pages (ISBN: 2296560628, 9782296560628)

Philippe Cornu, Guide du bouddhisme tibétain, Le Livre de poche, 1998, 351 pages (ISBN: 2253170410, 9782253170419)

Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme, Seuil, 2001, 841 pages

En anglais

Takpo Tashi Namgyal, Mahāmudrā: The Quintessence of Mind and Meditation, Motilal Banarsidass Publ., 1993, India, 488 pages (ISBN-13: 978-8120810747)

Klaus-Dieter Mathes, A Direct Path to the Buddha Within: Go Lotsawa’s Mahamudra Interpretation of the Ratnagotravibhaga, Wisdom Publications Inc, Feb 8, 2013, 624 pages (ISBN: 0861715284)

Rinpoche Dzogchen Ponlop, Wild Awakening: The Heart of Mahamudra and Dzogchen, Shambhala Publications, 2003, 300 pages (ISBN-13: 978-1590300961)

Notes

  1. L’ancienne province de Tsang (Ü-Tsang) est maintenant localisée dans la Région autonome du Tibet (ou Région autonome du Xizang) et est l’une des cinq régions autonomes de la République populaire de Chine (RPC). Localisée dans le sud-ouest de la Chine, la Région autonome du Tibet comprend Lhassa, l’ancienne capitale du Tibet depuis le XVIIe siècle. La Région autonome du Tibet a été officiellement fondée en septembre 1965 et compte aujourd’hui près de trois millions d’habitants.
  2. Le Samsāra est le cycle des renaissances et de la souffrance où sont confinés les êtres non éveillés. Ce cycle se perpétue par l’accumulation de karma (les causes et leurs conséquences) couplée à la soif d’existence, et se termine dès que le Nirvāna est atteint.
  3. Dans le contexte bouddhiste, le nirvāna se réfère à la tranquillité d’esprit imperturbable après que désirs, aversions et illusions ont été définitivement supprimés.
  4. Ālaya est un mot sanskrit signifiant base, substrat, maison ou demeure. Dans l’école de Cittamātra (Yogācāra) du bouddhisme Mahāyāna, il est habituellement combiné avec le mot vijñāna (conscience) pour former Ālaya-vijñāna lequel signifie la conscience primordiale ou fondamentale . Davantage en adéquation avec l’école tibétaine du bouddhisme et le texte présenté dans cette page, le mot Ālaya a la connotation distincte de terrain de l’être, champ fondamental ou demeure universelle.
    Il s’agit ici d’une définition très succincte en regard de l’imposant corpus littéraire dédié à ces concepts dans le bouddhisme tibétain.
    En aparté : Himālaya signifie demeure des neiges (hima pour neige et ālaya pour maison ou demeure).

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